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Sainte Nitouche

Une dernière pour la route ? Il y a quelque temps, un blogueur m'a suggéré d'écrire une note sur Sainte Nitouche. Et comme c'est lui qui m'a enseigné l'art du blog, je ne peux pas lui refuser !
S'il y a plusieurs manières d'aborder cette sainte, je ne suis pourtant pas inspirée, mais ce qui est dit est dit. Et puis, comme j'ai arrêté officiellement de bloguer, personne ne lira cette note.

Réveillons nos oreilles, en préambule, avec l'Ouverture de Mam'zelle Nitouche, opérette en trois actes, livret de Meilhac et Millaud et musique de Hervé, créée au Théâtre des Variétés en 1883. Cette opérette fut adaptée plus tard au cinéma, par Marc Allégret puis par Yves Allégret (Wikipédia).

Qu'est-ce qu'une sainte Nitouche ? D'où vient cette expression ?
Est qualifiée de sainte Nitouche une personne hypocrite, qui a l'air "de n'y pas toucher". Elle se donne des airs d'innocence et de pruderie. Elle feint la pureté, la chasteté. Elle est une "sainte", qui a une vie exemplaire, vertueuse, uniquement préoccupée de spiritualité. Tournant sa vie vers les autres en faisant abstraction de son propre plaisir, elle ne peut en aucun cas s'intéresser aux plaisirs charnels. Donc elle "ne touche pas". Bien entendu, l'expression "faire sa sainte Nitouche" a un caractère péjoratif à l'encontre de celle qui est montrée du doigt. C'est ainsi que sainte Nitouche est la patronne de celles qui jouent les prudes. Certains pensent que le mot "mitouche" désignerait une chatte hypocrite. Voilà qui laisse songeur ! Rabelais a utilisé l’expression “faire la sainte Nitouche”  dès 1534 dans Gargantua. "Les uns cryoient : Saincte Barbe ! Les autres : Sainct Georges ! Les autres : Saincte Nytouche !"

Existe-t-il un équivalent masculin à cette expression ?
Aldebert, lui, chante Saint'Nitouche, dont je vous livre ici les paroles.

C'est certain elle y pense
Avec moi elle peut avoir confiance
Elle ne risque rien
A part un mauvais tour de rein
Je suis un garçon docile
Qu'on attrape en battant des cils
Et qui rougit pour trois fois rien
Pour un sourire en coin
Je suis un "Rémi sans famille"
Un Caliméro sans coquille
J'attends, je cherche à petits pas
Je tends des perches qu'elle ne voit pas
Je suis un garçon facile
Qu'on attrape en tirant sur un fil
Mais qui perd tous ses moyens
Dès qu'on lui prend la main
Je voudrais tourner sept fois ma langue dans sa bouche
Lui dire que c'est la première fois, je suis un saint' nitouche
Je voudrais tourner sept fois ma langue dans sa bouche
Lui dire juste une dernière fois : je suis un saint' nitouche
C'est vrai je dois dire c'est pas commode
De toujours courir après les codes
La voilà qui passe la langue sur ses lèvres
Est-ce un ange, est-ce un rêve ? Suis-je Adam, es-tu Eve ?
Je suis un garçon habile
Qui sans façon se faufile
Qui sait jouer les puritains
Au moment opportun
J'aurais dû tourner sept fois la langue dans ma bouche
Lui dire : "t'es pas la première fille avec laquelle je couche"
J'aurais dû tourner sept fois la langue dans ma bouche
Elle m'a dit : "A la prochaine fois !"… m'a laissé sur la touche.

Pour terminer, voici une histoire véridique  - vous pensez bien que je n'oserais pas vous raconter des fariboles et autres calembredaines ! -, celle d'Anne, une adolescente solitaire, un peu triste souvent. Loin d'être sotte, dissimulant sa timidité sous des airs d'indifférence, on la prenait parfois pour une bêcheuse. Elle était plutôt jolie, mais n'en avait guère conscience. Les garçons lui tournaient autour, elle en était flattée mais, naïve, confondait amour et premiers émois sexuels. Elle flirtait un peu avec l'un ou l'autre, sans grande conviction, sans dépasser le french kiss, pour faire comme les autres et surtout parce qu'elle avait  le sentiment d'être aimée pendant ces instants-là. Elle était, si l'on peut dire, amoureuse de l'amour.
Et puis un beau matin - ou un bel après-midi, qu'importe l'heure ! -, son regard croisa celui d'Hugues. Un regard mi-tendre mi-narquois, des yeux gris-bleu qui éclairaient un visage aux traits réguliers, une belle bouche parfaitement ourlée, qui laissait apparaître quand il souriait des dents légèrement irrégulières, ce qui ajoutait encore à son charme. Elle n'aurait pu tomber amoureuse d'un homme à la beauté trop classique, ce très léger défaut l'émouvait plus que de raison. Mais qui parle de raison quand le coeur s'emballe à ce point ? Hugues, quant à lui, n'avait d'yeux que pour une jolie blonde, première de la classe, en compétition scolaire avec Anne, à laquelle allait s'ajouter désormais une rivalité amoureuse. Anne était timide mais aussi têtue, et surtout follement amoureuse. Elle était prête à tout pour le séduire. Elle, si bonne élève jusque-là, commençait à se désintéresser de ses études. Elle séchait des cours, quand elle savait qu'il était dans tel bar avec des copains ; elle s'y trouvait aussi, attablée devant un demi, comme par un étrange hasard, une fois, deux fois… Elle n'hésitait pas à troquer le bus scolaire contre la marche à pied, ou plutôt la course à pied, afin de passer sous ses fenêtres et peut-être le rencontrer sur le chemin de l'école.
Entre une douce blonde qui se refusait et une brune piquante qui s'offrait, Hugues n'hésita plus très longtemps. C'est ainsi qu'Anne eut le bonheur de lui "offrir son pucelage" je jour de sa fête. Car, malgré les affirmations  de certains garçons, toujours prompts à se vanter d'exploits qu'ils n'ont pas réalisés, Anne était vierge. Anne était la plus heureuse des jeunes filles, elle vivait sur un nuage, elle l'aimait, il l'aimait aussi, elle n'en doutait pas un seul instant. Mais Hugues était un coureur de jupons, il lui fallait séduire tous les jolis petits culs qui passaient dans son rayon d'action : et celui-ci était vaste. Très vite, il se désintéressa d'Anne, qui continuait cependant à croire à leur romance. Elle l'attendait, pensant qu'il était normal qu'un jeune homme passe ses soirées dans les bars avec ses potes. Pas une seconde elle n'a pensé qu'il la trompait. Elle croyait fortement à la réciprocité de ses sentiments. Mais les semaines, les mois, les années passaient ; Hugues se faisait de plus en plus rare, lui accordant cependant parfois une petite visite qui la comblait de bonheur. Elle lui pardonnait tout, il était l'homme de sa vie.
Mais le destin vous réserve parfois des surprises, vous forçant à emprunter des chemins non souhaités. Elle dut quitter sa ville – leur ville – sans espoir d'y retourner un jour. Pour elle, le devoir primait sur ses désirs.
Des années plus tard, quand le hasard (!) les remit en présence, elle le trouva toujours aussi beau, aussi séduisant. Il lui raconta sa vie professionnelle, sa vie familiale, sa vie sexuelle. Elle lui raconta sa vie professionnelle, sa vie familiale, sa vie sentimentale. Lorsqu'ils évoquèrent leur passé commun, elle lui fit des révélations sur cette période de leur jeunesse, mais il ne voulut pas la croire, il prononça même cette expression "sainte Nitouche". Bouleversée, elle réalisa qu'il n'avait jamais mesuré l'intensité de son amour et comprit aussi que, quoiqu'il ait pu faire et quoiqu'il fasse à l'avenir, elle l'aimerait jusqu'à son dernier souffle. Son rêve de vivre auprès de son amour ne se concrétiserait pas, mais dans sa tête de vieille folle, elle  espérait  qu'un jour peut-être il lui chanterait :

et aussi :

Est-ce là le comportement d'une sainte Nitouche ? Je vous ai raconté l'histoire d'Anne parce qu'une
telle souffrance me touche, parce qu'elle témoigne que l'on a
parfois des jugements hâtifs sur les gens, que l'on reste souvent indifférent aux sentiments d'autrui,  et que l'incompréhension peut détruire une
vie.

Rose-de-mars4

PS : Vous pouvez lire sur ce thème le roman de Mary Wesley, Rose, sainte-nitouche, paru chez Héloïse d'Ormesson, qui raconte l'histoire de Rose qui, pour tout le monde, fut, cinquante ans durant, une épouse modèle, alors qu'elle a toujours mené une double vie, incapable de choisir entre son mari et son grand amour. Sans grand intérêt.

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