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Sainte Varlope (saint Guillaume révisé)

Nom d'un p'tit bonhomme en bois ! Je ne résiste pas à l'envie de vous conter à nouveau cette histoire, pour certains rondement vissée, pour d'autres taillée à la scie sauteuse. Car elle me taraude au point qu'elle me reste chevillée au corps. Serais-je donc à la masse, à frapper encore du maillet pour la même note ? Je ne le pense pas, quoique ! On voit toujours mieux la sciure dans l'oeil de son voisin que les copeaux dans son propre oeil !

Il était une fois, au siècle dernier, un tout jeune homme, grand, beau, intelligent. Il s’appelait Rabot, Anselme Rabot. Il avait coutume de traîner ses guêtres dans l’atelier de son père, issu d’une longue lignée de menuisiers. Son grand-oncle, un certain Gepetto, avait, disait-on, créé un personnage en bois, un pantin dénommé Pinocchio, qui s’était animé. Mais ce ne pouvait qu’être une légende, bien sûr. Rabot faisait partie de la génération "âge tendre et tête de bois", à qui personne n'avait jamais rivé son clou. Alors pourquoi se serait-il taraudé la sphère ? La menuiserie convenait à son tempérament taciturne. Il aimait l’odeur chaude du bois, il savait en reconnaître les différentes essences ; plonger ses mains dans la sciure lui procurait un plaisir sensuel, pour ne pas dire sexuel. Mais il se sentait seul, pas de frère avec qui partager ses doutes d’adolescent ; une sœur, oui, mais on ne peut guère se confier à une fille ! Il allait, le soir, boire une chope de bière au café du village, où il retrouvait quelques copains, qui lui racontaient des blagues un peu salaces. Sa vie n’était pas trépidante, son avenir professionnel était tout tracé : pourquoi chercher à faire autre chose que poursuivre la tradition familiale ? 
Le 14 juillet de cette année-là, au bal du village où il se rend pour retrouver ses potes et partager avec eux quelques demis, il remarque, assise à quelques tables de la sienne, une jeune fille réservée, petite brunette piquante dans sa robe de bal bleu ciel, Simone Varlope*. Il a le compas dans l'oeil, Rabot, et il n'est pas marteau. Il comprend vite qu'il va pouvoir enflammer cette jeune vierge et la culbuter tôt ou tard sur le siège arrière de sa petite voiture. Il la dévore du regard, et bientôt la donzelle se sent envahie d’une douce chaleur, elle lève les yeux, leurs regards se croisent… Elle rougit, ses mains se mettent à trembler, son cœur bat la chamade. Que lui arrive-t-il ? Elle ne connaît pas cet émoi qui envahit tout son être. Serait-ce l’amour ? Si seulement il voulait bien s’approcher, l’inviter à danser. Elle n’a plus qu’une idée en tête, qu’il l’enlace, qu’il la fasse tourbillonner au rythme de la musique qui rivalise avec les battements de son cœur. Lui ne fait pas un geste, indécis ; il voudrait saisir cette opportunité pour la serrer dans ses bras mais il n'aime pas danser. Ils sont irrésistiblement attirés l’un vers l’autre. Alors elle se lève, fait quelques pas vers lui et, timidement, lui demande : vous voulez bien danser avec moi ? Il ne peut refuser, tout étonné de cette hardiesse. Leurs corps se frôlent, leurs mains s’enlacent, ils savent tous deux que, dans quelques minutes, avant même la fin de cette première danse, leurs lèvres échangeront leur premier baiser.
Je vous fais grâce de la suite des événements, vous devinez aisément qu'il arriva ce qu'il devait arriver entre le grand Rabot et la petite Varlope ; elle était vierge, rapidement elle perdit son pucelage. Je pourrais aussi vous décrire leurs ébats torrides, ça vous plairait, hein ? Non, je ne mange pas de ce pain-là !
Sachez seulement qu’à partir de ce jour-là, elle n’est plus qu’attente, attente du moment où il viendra la rejoindre, attente de la pâmoison dans ses bras, attente de ses cris d’amour. Les premiers mois, elle seule compte pour lui, il ne met même plus les pieds dans la menuiserie paternelle, il préfère enfouir ses mains dans ses cheveux plutôt que dans la sciure, il préfère humer tous les replis de son corps. Les mois passent, il se lasse, il vient la voir de moins en moins souvent, il a fait d’autres rencontres, mais elle l'ignore. Elle continue à l’attendre, jusqu’au jour où elle se rend compte que son corps prend des formes nouvelles… elle est enceinte. C’est la honte dans ce petit village, à cette époque où l'on ne parle ni de contraception, ni d'avortement. ! L'informer de son état ? Certes pas, il n'en aurait cure. Ou alors aurait pitié. Alors elle fuit, elle accouchera n’importe où, elle s’en moque, et pourquoi pas dans une étable, d'autres l'ont fait avant elle et on en parle encore deux mille ans plus tard !
Lorsqu’elle mit au monde son enfant, un garçon, elle l’appela Guillaume. Il ne devint pas menuisier, mais ébéniste – bon sang ne saurait mentir ! A la mort de Rabot, qui n'avait appris que très tardivement de l'existence de son fils Guillaume, fruit de son amour avec Varlope, personne ne reprit l’affaire et la menuiserie fut rasée. Aujourd’hui, il y a, à sa place, un pizzaiolo qui fait de délicieuses pizzas cuites au feu de bois.
 

Certains seront sciés de constater à quel point cette brunette piquante était  une vraie petite Varlope (pour l'époque), à se laisser culbuter le premier soir ; Rabot lui a peut-être montré sa belle chignole, alors elle est partie en vrille. D'autres ne se prononceront pas sur sa moralité, mais ce qui est sûr, c'est qu'elle n'est pas restée de bois face au si beau Rabot. Lui a-t-il montré une pièce bien chanfreinée ? L'a-t-il enivrée au point qu'elle a eu une sacrée gueule de bois !

Additif
Ce que l'histoire ne dit pas, c'est qu'elle finit par épouser un certain Bédane, un homme incisif, épais, résistant à la tâche. Certes, il n'est pas beau, avec sa bouche en bec de canard (certains diraient en bec d'âne !). C'est lui aussi un manuel, il sait comme personne tailler des mortaises, toujours prêtes à accueillir les tenons. Et Simone Varlope retrouve, dans l'odeur du bois, ses souvenirs d'adolescente toujours vivaces et douloureux, qui la maintiennent dans son désir jamais assouvi de son Rabot tant aimé.

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